Les premiers Jeux d'Hiver 1924, c'était ici. Nous y sommes. Juste sous le tremplin olympique du Mont aux Bossons. Autour de nous, les scolaires encadrés par les accompagnateurs en moyenne montagne dont on reconnaît les visages et les tenues vertes, couleur jeunes plants. Au-dessus de nos têtes, le télésiège vintage à 2 places ronronne avant l'été. Pas un randonneur pour la Jonction, 1600 m de dénivelé plus haut. C'est trop tôt. Lorsque les enfants partent vers le glacier, nous on bifurque. Le pas de côté, notre spécialité. On emboîte le pas de Manon qui ouvre la voie vers une clairière abritée des regards. Sa toute première parcelle, là où tout a commencé. Cette terre raconte une histoire de cœur et de transmission. Tout commence par sa rencontre avec un Couttet, un enfant des Bossons parti trop tôt, champion de France de saut à ski à seulement 13 ans et qui s'envolait souvent sur ce tremplin. Portée par une bande de copains, par l'association Terres et Paysans du Mont-Blanc pour le foncier, et par ses nouvelles copines maraîchères de Passy, la jeune femme s'est lancée au printemps. Pour de vrai. Aux Bossons ainsi qu'à Vaudagne, à Vallo' pour les pommes de terre, un bout au Bois du Bouchet et enfin à Servoz, son « spot préféré ». Le plan ? Pas vraiment de plan, et pas de serres non plus. Manon cultive à ciel ouvert, au rythme du gel, des caprices météo de la vallée et des coups de mains quotidiens. Elle note tout. Compose avec les terres qu'on lui confie, du limon généreux à Vallorcine, une moraine glaciaire enrichie aux Bossons et des prairies permanentes à Servoz. À 25 ans, la jeune agricultrice affiche l'assurance tranquille de celles qui ont trouvé leur voie. Avant d'atterrir ici, elle a grandi en Vallée Verte, fait ses armes à la ferme Elément Terre (Saint-André-de-Boëge) et étudié l'agronomie à Genève. Elle y travaille encore à temps partiel sur des projets de recherche liés aux frelons asiatiques. « Mes plus belles expériences professionnelles étaient payées une bouchée de pain dans les champs. Je ne pouvais pas ne pas le faire ». Du maraîchage en vallée de Chamonix ? « Il y a de la place, c'est faisable » assure-t-elle. À condition de respecter les sols, d'accepter les contraintes du gel et de pouvoir compter sur les copains. Ceux qui viennent bêcher le week-end. Ceux avec qui elle parcourt l'arête des Cosmiques à 8 heures du matin avant de revenir planter des salades à 13 heures. Le luxe chamoniard. Seule ? Jamais. Il y a Balto, son border collie aux yeux vairons, fidèle collègue qui a donné son nom à l'entreprise : Les Jardins de Balto. Où trouver ses légumes ? Pas de pression, tout arrive. Cuisinés au Café de la Gare des Bossons et à la guinguette des Chavants cet été, vendus à la cuisine centrale de Chamonix et sur le marché paysan des Houches. Le terrain est là, l'élan aussi. Voir pousser une nouvelle paysanne, patates aux pieds et Patagonia sur les épaules, dans une vallée si souvent tournée vers les sommets, c'est sans doute l'une des plus belles façons de lancer ce numéro zéro.