
Puisque le boulanger de Chedde aux faux airs de startupper t’a plu la semaine dernière, voici un autre spécimen du même genre : un auto-stoppeur, lui aussi avec des airs de startupper. Et pas n'importe lequel, Tim de Coucou !
Jour de grande douceur, je te raconte ma petite aventure en auto-stop jeudi 05 février. Vous y étiez d'ailleurs ! En terrasse, entourés, insouciants avec le beau temps et avant les petits enfants. Pourquoi en stop ? Pas par lubie. Pas pour l'économie. Chez Coucou de France l'auto-stop est une ode. Une manière de voyager simple. Faire du stop, c'est un peu comme une séance de crossfit à midi, on n'y va rarement pour le plaisir immédiat, mais pour ce que ça fait à l'intérieur. Les portières s'ouvrent comme les chapitres d'une vie. On se glisse dans l'habitat de l'autre, on glane des informations. Et on gagne, toujours. Non en confiance, car chaque pouce remet le compteur à zéro. Mais en humanité.
Bienvenue dans ce premier Coucou Express, la destination racontée à travers celles et ceux qui m’y emmènent.
COUCOU EXPRESS #1
Je quitte Arthur et Adrien, deux des « Gars de Jodra » . Piquage au fil à plomb, travail au ciseaux et jus de cerveaux : ils taillent une charpente. Moi, je taille ma route. Direction Saint-Nic'.

Tesla, Clio, Kangoo... Je ne suis qu'au rond-point de Big Mat. Mais personne ne s'arrête. Arrive une berline noire aux vitres teintées. Carrosserie impeccable. « Prendra pas », se dit bibi.

Et si ! Greg m'ouvre. Il file vers les Contamines, au siège de son entreprise Taxi Mont-Blanc. Taxi Mont-Blanc ? Ceux installés au carrefour de Tresse. Tu les connais. Ils étaient venus à quatre pour la réunion de Pros & Co sur le GR TMB (Lire l'article ici). Les seuls en force. Chapeau.
On parle boulot, fierté du travail bien fait, et de ces entreprises où les gens ont encore envie de rester.
En plus de la mécanique auto, Greg gère les chipos (Avant ça, Greg était chef de cuisine). Le gros barbec tous les 10 jours pour ses collègues au bord de l'eau à Passy, c'est lui. Encore chapeau. J'ai donc voyagé dans un taxi gratuit et une entreprise heureuse. Pas mal pour une première voiture.

Pont, gare, bennes, câbles, ronds-points 1, 2 puis 3. Sortir de Saint-Ger' en stop, c’est sport. Une discipline quasi olympique. On se croirait sur un périph parisien au pied des montagnes.

L'attente. Puis les doutes. Ma barbe de 3 jours ? Mes fringues sombres ? L'écho de mon nom de famille ? Ahahah... bon. Je fonds au soleil.
« Oh que c'est une belle journée. Il fait presque 10 degrés, avec une bonne neige en plus. » Madame remonte sans se presser. Elle et son mari vendent Paris pour la neige du Bettex. On a parlé travaux et grand air, entre deux virages route d'Orsin. Et de sa fille aussi qui tient le restaurant au pied du télésiège du Mont Joux.

Oui, là, c'était la galère. La galère au Gollet. À droite, ça monte au Bettex. Tout droit, ça file à Saint-Nicolas de Véroce. Et moi, immobile entre deux directions. Le monde avance mais sans moi.

Mathilde s'arrête. Elle arrive des 3 Mousquetons (où elle bosse) pour aller déjeuner au Mazot des Chattrix.
« Les anciens de la ferme de Cupelin ont repris cette adresse au pied des pistes. Je trouve qu'il y a une bonne ambiance. C'est simple et bon. Ce sont les mêmes qui ont la Maison des Praz à côté des tennis. Et donc l'hiver, ils sont maintenant au Chattrix. »
Janvier n'en finit plus. Février fait déjà peur. On parle fatigue, saisonniers et soleil volé entre deux services.
Elle me dépose près de l’église. Je tombe nez à nez avec un petit couple d'amoureux, et leur voiture tatouée. Regarde, toi qui aime la poésie.

Pas besoin de GPS pour ces deux tourtereaux. Ils ont les vers de Verlaine (Les Confessions) au cul de leur bagnole. Huit ans d'union (noces de coquelicot) et de la poésie comme antidote à l'amour qui ronronne. Pas bête non ?
Soleil à midi. Les jeunes et les vieux. Les contraintes et les choix. Et toi, comment lis-tu ces photos ?


Traversée du (village) désert.

J'allais jeter l'éponge lorsqu'une clio s'arrête.
Au volant, Jean-Pierre Dufour, ancien guide de haute montagne et moniteur de ski. Dans sa tenue aux tons bleus pimpants de la Cie des Guides de Saint-Gervais, il m'ouvre. Le grand guide ramasse le petit auto stoppeur.


L'homme de 84 ans a longtemps vécu à Sallanches, avant de s'installer dans l'un des virages direction le Plateau. Derrière ses larges lunettes enveloppantes, c'est tout un pan de son histoire alpine qui défile.
Jean-Pierre était d'abord moniteur à l'UCPA, puis il est devenu guide en 1970.
« Par un ami, je suis devenu le guide en chef du CIHM, le chalet du Club Inter-ports et de Haute Montagne à Paris. C'est moi qui choisissais les cordées, les courses, les cordées volantes. J'ai fait ça pendant 10 ans. Mais je ne payais pas de commissions à la Compagnie, alors le bureau est venu me chercher pour que j'y rentre. Et j'y suis rentré. »
On grimpe les virages et les souvenirs. L’enfance à Doran . « La chapelle construite par les scouts, j’y étais, c’était quelque chose ! » — et les premières escalades dans le Bargy et les Aravis, « là où les Chamoniards ne mettaient pas les pieds ». Les Tours d’Areu aussi, et sa première course, l'arête du doigt à la Pointe Percée.
« Cordon ? On y allait souvent. Surtout quand Onésime Baz acceptait de nous monter dans son bus ! Mais sinon, on faisait tout à pied depuis Sallanches. Le télétraineau d'Alcide Pugnat, Brigitte Bardot... j’ai tout connu. » Roselyne Blondet, Guide du Patrimoine à Cordon, me souffle à l'oreille que la famille Baz comptait 17 frères et sœurs.
Quand j'interroge Jean-Pierre sur son meilleur souvenir en montagne, il enlève ses lunettes. Ses yeux brillent : la Major après la Brenva, la Poire... Les grandes voies.
« Je me souviens, ça sortait en 6a après un éperon rocheux. On côtoyait des gens extrêmes dans ces voies extrêmes. J’ai croisé Bonatti à cette époque. Et par deux fois, j’ai échappé à la mort. Alors depuis, vous aimez la vie. »
Un long silence s'installe. Aucun de nous deux ne veut rompre cette parenthèse. Jean-Pierre me tend sa carte de visite, comme un appel à la suite. Comme quoi, pour ouvrir le grand livre des anciens, il suffit parfois d'un coup de pouce.

Bilan du jour : 0 courbature, un cœur musclé par 4 vies croisées. Et la preuve qu’on peut voyager loin sans aller bien loin.
Tim
PS : Histoire vraie. Vélo à plat chez Jodra ce soir-là. Stop jusqu’à Cordon. Merci le destin.