
« Passe-moi les jumelles » lanceraient nos amis suisses. Pas la peine. Ici, tout déborde déjà du cadre : les bagnoles, les trailers, les randonneurs, les chiens à poil long, le citadin clope au bec et son parfum du matin, les familles étalées dans la pente, une poignée de VTTistes aux mollets saillants, des retraités collés-serrés. Et puis, jaunes et belles, les jonquilles qui dansent dans le vent. Celles pour qui on est venus. Le Môle version carte postale. Mais surtout, version grand dimanche de printemps. Est-ce comme ça tous les week-ends ? J'espère que non. Mais ce 26 avril ressemblait à une caricature. Encore un dimanche de grand bleu dans ce drôle de printemps qui se prend déjà pour l'été. Les foins sont lancés. Les tondeuses ronronnent déjà. « Du jamais vu depuis 10 ans », glisse un ami contaminard, café à la main, sur sa terrasse à 1000 m.

Forcément, nous aussi, on s'est motivés à sortir. On file au Môle à la journée, nous par le péage de Cluses. Les autres, de partout : Bonneville, Annemasse, l'Arve, le Giffre ou la Suisse voisine. À 1 683 m d'altitude, le Môle est un phare. Une évidence géographique. Son cône quasi parfait posé au milieu de la plaine attire l'œil depuis l'autoroute, et avec lui toute une armée de randonneurs du dimanche aimantés par la promesse du panorama et les tapis de jonquilles. Il nous provoque, alors on s'y agglutine.
On y monte de plusieurs manières :
On y va ? Allons-y.
Première erreur : partir à 10h30 du parking de Chez Béroud, ou plutôt ce qu'il en reste. Après les lacets, les hameaux, les derniers virages, et ce décor vert pimpant, apparaît le verso de la rando. Sans carte IGN chargée, sans préparation de l'itinéraire et sans imaginer une telle affluence, on s'est pointés au départ, la fleur au fusil.




P1, P2, P3 : Ici aussi, on canalise les flux. Le Môle version parc d’attractions. Des files de voitures s'étirent le long de la route, deux roues dans l'herbe, parfois plus. On transforme le pâturage en parking. On peste, puis on se gare. Là est l'ambiguïté : je déplore ce à quoi je contribue. Le Môle au printemps serait-il à la Haute-Savoie ce que le lac Blanc est au pays du Mont-Blanc l’été : sublime, donc presque impraticable ? Ce dimanche 26 avril, je dirai oui. Faire demi-tour après une heure de route, une fois arrivés au bout, qui en a vraiment le courage ?
Petit conseil si l'idée vous prend : n'y allez pas un dimanche de grand beau, et surtout pas en démarrant à 10h30. Sinon, le Môle, c'est la mouise.
Deuxième erreur : croire qu’un sommet aussi accessible reste sauvage un dimanche de printemps. « Fuji-Yama miniature », « panorama le plus dingue de Haute-Savoie ». Moi aussi, j'ai lu ces promesses dans les rubriques voyage de la presse locale et nationale. Et moi aussi, j'ai eu envie d'y grimper. Il est vrai que cette montagne du Môle aux allures de cône quasi parfait a de la prestance.
Les superlatifs ne mentent pas. Depuis le sommet, difficile de trouver plus vaste : le Bargy, le Léman et le Jura, la vallée du Giffre, le Chablais — respiration — le Faucigny, les Dents Blanches et le Mont-Blanc. Rien que ça.

Le Môle ressemble à son lointain cousin du Mont Joly, mais en plus accessible et à l'horizon plus ouvert. On démarre en forêt, par la piste ou par les chemins. Droite ou gauche ? Pas de réseau, pas de carte. On suit bêtement.


Une cloche au cou et ça aurait été pareil. Heureusement pas de moutons ni patous. Trop tôt dans la saison. Mais à quoi ressemble la fameuse « cohabitation » estivale ici ? S’en sort-on mieux ici qu’ailleurs ? Après l'ail des ours et les crocus au sortir de la forêt, on débouche au Petit Môle, premier belvédère pour contempler le paysage dont la montagne de Sous-Dîne en toile de fond.

Les chemins filent de toute part. « On prend le raccourci, papa ? ». Question piège. Tous les autres coupent. Alors on coupe aussi. Et on se trompe. Le sentier se dédouble, triple, s'élargit. Je repense à ces barrières rases installées dans les endroits piétinés des réserves naturelles des Contamines ou de Passy. Ici aussi, elles auraient été vraiment utiles pour expliquer à mes enfants. Et guider, dans le bon sens, le pas de ce monde dont je fais partie.
Le plus étonnant ? Malgré le monde, le Môle reste une montagne assez peu encadrée. Pas de grands panneaux, peu de rappels, pas vraiment de pédagogie visible. Peut-être est-ce là son paradoxe : immensément fréquentée, mais encore peu accompagnée dans ses usages.

Évite le dré dans le pentu, c'est glissant. Mieux vaut rester sur le large chemin qui serpente en zigzag jusqu'au sommet plutôt que s'aventurer dans des glissades désagréables et provoquer un piétinement supplémentaire. Quand on y pense, le simple « reste sur le chemin » prend une autre épaisseur. Il ne dit pas seulement où poser ses pieds, il dit comment habiter un lieu. Troisième erreur : suivre le troupeau.
Les jonquilles ? Là, partout, en colonies ou solitaires, sur les flancs et dans le vent. Si l'on peut les cueillir ? Avec modération. La cueillette est tolérée, une petite poignée par personne. Mais franchement, à quoi bon ? Plutôt les laisser vivre, fleurir, faner et revenir l'année prochaine.




Après deux heures de montée, on rejoint enfin la longue crête sommitale. D’un côté, la croix tournée vers le Bargy et le Mont-Blanc. De l'autre, le banc tourné vers l'immensité. Entre les deux, l'un des plus beaux balcons de Haute-Savoie. Et beaucoup, beaucoup d'humains.

Malgré l'immensité du panorama et une conscience naissante de la fragilité montagnarde, j'aurais aimé que mon regard se pose ailleurs que sur l'espèce humaine. Rude exercice. Dans ces moments-là, qui de nous y parvient vraiment ?
Peut-être celui qui prépare mieux sa journée. Celui qui accepte de partir plus tôt, plus loin ou autrement. Celui qui apprend à ne pas seulement traverser la montagne mais à la lire. J'étais venu pour les jonquilles. J'en repars avec l'intuition que mon apprentissage de la montagne ne fait peut-être que commencer.

Si cette montagne vous appelle à votre tour, autant l’aborder dans de meilleures conditions que les miennes.
Depuis Saint-Jean de Tholomé : consulter le topo complet depuis Chez Béroud.
Changer son tempo. Partir avant l'aube ou en semaine. La montagne se transforme complètement selon l’heure, en restant attentif aux zones de quiétude pour les tétras-lyre par exemple. Envisager une variante par la Tête de l'Ecutieux.
Changer son regard. Monter moins pour « faire le sommet » que pour observer la flore, les traces d'animaux, la géologie, etc. Revenir donc, mais autrement.
Changer de guide. Sortir avec un accompagnateur moyenne montagne pour apprendre à lire un paysage plutôt qu’à seulement le traverser : Julien, Emilie, Alex ou Astrid seront ravis de vous faire redécouvrir, à leur manière, cette montagne. Et pourquoi pas monter une sortie collective ?
Changer de format. Via des stages sur la botanique, l'entomologie, la géologie, glaciologie, etc. C'est notamment le cas des stages naturalistes du Centre de la Nature Montagnarde.
Changer de destination. Envisager des randonnées moins courues mais tout aussi belles à cette période : Les coteaux de Sallanches, La plateau des Bénés (selon enneigement), La Passerelle himalayenne de Passy, etc.
Timothée