Les tommes d'alpage des Armaillis façonnées par Muriel Guillot

« On entretient la montagne tous les jours » : immersion en alpage à la ferme des Armaillis

À l'alpage de Cœur, au-dessus de Sallanches, Yoann et Muriel Pissard-Maillet, composent avec le loup, les touristes et une eau de plus en plus rare.

À l'alpage de Cœur, au-dessus de Sallanches, Yoann et Muriel Pissard-Maillet, composent avec le loup, les touristes et une eau de plus en plus rare.

Ce moment de grâce. Matin et soir. Avant même de voir les chèvres apparaître, on les entend. Les clochettes ouvrent la marche. Muriel les regarde débouler avec un mélange de fierté et de tendresse. Quelques minutes plus tôt, elle était dans la salle de traite mobile, installée entre le tunnel du parc de nuit pour les chèvres et leur chalet d'alpage. Une à une. Les gestes sont lents et les mains calmes. Comme si les bêtes et l'éleveuse discutaient ensemble. Sur les 120 chèvres du troupeau, 80 sont laitières. Toutes alpines, à la robe chamoisée. Autour, cinq chiens de protection veillent. « Depuis quinze ans qu'on est installés, on a toujours connu le loup », explique Yoann. Les filets sont arrivés, les parcs de nuit, les patous avec. Et désormais les humains, sur le pont jour et nuit autour des troupeaux. « Le loup apporte son lot de soucis : stress, fatigue, coût financier... En revanche, ma montagne est plus propre et je gère mieux mes pâturages qu'avant ». À les écouter en ce début de journée déjà chaude, le prédateur n'est plus vraiment un débat. C'est un voisin avec lequel il faut composer. Leurs inquiétudes sont ailleurs.

Montagne partagée

Soudain, les chiens détalent en aboyant. Muriel s'avance. Qu'ont-ils vu ? Impossible de savoir. Pas de loup. Puis on comprend. Derrière la longue dorsale des Bénés qui file vers le Grand Croisse Baulet, une montgolfière apparaît. Puis une deuxième. Elles sont si loin qu'on les distingue à peine. Cela suffit à faire aboyer les chiens. Le calme revient aussi vite qu'il est parti. Car rebelote quelques minutes plus tard, cette fois c'est l'ombre, immense, d'une voile de parapente dans une zone pourtant interdite au vol car habitée par un couple de gypaètes. Nouvelle agitation. « On n'est qu'un terrain de jeu », lâche Yoann sans agressivité mais avec une lassitude qui évoque tour à tour les quinze à vingt tentes qui s'installent chaque soir d'été autour des gouilles d'altitude « à cause d'Instagram », la brucellose des bouquetins avec son risque de contamination des troupeaux, les chiens domestiques qui se baignent dans les abreuvoirs laissant une eau souillée que les vaches refusent de boire, les vététistes qui « font le tour de » sans poser pied à terre et toujours les mêmes rappels. Alors oui, parfois, le ton monte. Pas par plaisir. Mais parce qu'à force de répéter les mêmes consignes, cent fois, deux cents fois, sa patience s'use. « Avant, on pratiquait la montagne au rythme lent de la marche. Aujourd’hui, il y a plus de vélos et de voiles que de randonneurs ». Il ne regrette rien. « J'ai choisi d'être alpagiste. Je suis fier de l'alpage familial, de vivre de l'estive et d'entretenir ma montagne ».

Yoann Pissard-Maillet qui s'occupe de changer les parcs autour de l'alpage
Préparation des parcs pour les chèvres du troupeau des Armaillis

Sens de l'opposition

Casquette vissée sur la tête, regard bleu d’eau de fonte, Yoann a du bagout. Le cadet de la famille a hérité de la pugnacité des Pissard-Maillet. Ancien menuisier, ancien sportif de haut niveau en ski alpinisme aussi, celui qui a commencé les estives comme boyachon raconte, sourire au coin des lèvres, « sa vie d'avant », celle des stations et des dénivelés ski aux pieds, des chronos avalés dans l'obscurité, de la Pierra' aussi bien sûr. Puis le retour à la terre sur l'alpage familial de 45 hectares exploité par ses grands-parents jusqu'en 1972 et préservé par son père qui a refusé de voir transformée cette vallée par une cicatrice goudronnée. Muriel sourit : « Il ne fait jamais les choses à moitié ». Elle aussi a changé de vie. Ancienne géomètre, devenue associée. Le même goût de l'effort, sans dossard.

Avant l'arrivée des bêtes, il faut déneiger, remettre en état les gués ravagés par les avalanches, réparer les dégâts du ruissellement, élaguer, transporter le matériel. Aux Armaillis, l'emmontagnée a eu lieu sur deux jours, les 9 et 10 juin dernier. On commence par monter les vaches, des Pies Rouges Valdôtaines, « une race rustique qui boit peu et mange peu. Bonnes laitières, elles sont aussi bonnes en viande. Celui qui se définit comme le plus Valdôtain des Savoyards a un coup de cœur pour la vallée d'Aoste. « En vallée d'Aoste, l'idée était de garder des structures à taille humaine, des exploitations raisonnables avec des vaches rustiques, économiques. Ça me parle », explique-t-il. Puis c'est au tour des chèvres, conduites jusqu'à la montagne de Cœur par la Pierre Fendue.

Passion du chevrotin

À la Ferme des Armaillis, on est vacher, chevrier, fromager, affineur et commerçant. Un vrai couteau suisse humain. « Complexe mais complet, tout est passionnant » résume Muriel. Difficile de tout faire seul. Le duo est épaulé par Juliette, employée fromagère, qui moule des tommes et des lactiques qu'elle pimente de serpolet, de myrtilles, de lard ou de yuzu pour être vendus en circuits courts et sur le marché hebdomadaire de Sallanches. « J'ai la passion du chevrotin » renchérit la Finistérienne d'origine, tombée sur le tard dans le chaudron du fromage, qui savoure travailler avec du lait cru « parce qu'il faut s'adapter en permanence aux quantités, aux températures et aux aléas d'un lait saisonnier, beaucoup plus riche en alpage ». Elle aussi a les gestes précis et surtout rapides. Au milieu des seaux, des étagères et des faisselles qui séparent le caillé du petit lait, la fromagère tamponne alors le cœur, véritable signature estivale des Armaillis.

Coup de chaud

Mais cet été, le sujet qui préoccupe les alpagistes n'est ni le loup ni les touristes. C'est l'eau. Les sources sont là, du moins en apparence. Yoann en montre une ici, une là-bas, et une autre plus haut. Jusqu'à cette cinquième installée au prix de dizaines de milliers d'euros d'investissement. Sauf qu'aujourd'hui, l'or bleu coule au compte-gouttes. Les chaleurs précoces de mai et juin ont « cramé » les pâturages. Une sécheresse précoce jamais vue avant. Est-ce que l'estive 2026 tiendra au-delà du 15 juillet ? La question reste ouverte. Plus encore que le loup et l'eau, c'est la grêle que redoute l'agriculteur. « L'eau est une richesse qui met toute la montagne en valeur. Il y en a encore, mais il faut rester raisonnable » prévient l'alpagiste. Le couple le sait mieux que personne. Les formations proposées par la SICA [le syndicat des agriculteurs du Pays du Mont-Blanc] sur les prairies, l'alimentation, le bien-être animal ou la gestion de l'eau sont appréciées par le couple conscient de la situation locale et générale de l'agriculture : « 70% des agriculteurs du Pays du Mont-Blanc ont plus de 55 ans. Et 200 exploitations ferment chaque semaine en France » rappelle l'alpagiste.

S'il y a bien une source qui ne tarit jamais, c'est l'énergie de Yoann. Le voilà reparti dans la pente, à dérouler des centaines de mètres de tuyaux pour alimenter les abreuvoirs. Un regard vers « Tanguy », le gypaète qui plane toujours dans le secteur, un autre plus bas sur ces deux renards qui traversent la pente. Puis le sien, fier et serein, qui revient sur le troupeau. Yoann parle de la montagne comme de sa famille. De la pierre aux Mensonges sous ses pieds, de la souêt Saint-Jacques, de chacun de ses voisins alpagistes, des feux de la Saint-Jean. « C’est un kif », dit-il simplement. Les souvenirs jaillissent. Malgré les réveils avant l'aube et les journées qui finissent minuit passé, la flamme est intacte. « C'est d'un plaisant de fouler la montagne. Un captage, un sentier, un passage abîmé : on entretient la montagne tous les jours, et on l'améliore le plus possible ». Plouf dans les lacs pour les uns, plaf' pour les parapentistes, des kil' de rando, du dév' et des bornes à gogo... Dans quelques jours, démarre l'insouciance d'un été en montagne. Tandis que les chiens reprendront leurs rondes et les chèvres leurs allers-retours, Yoann et Muriel, eux, seront encore là-haut à chercher l'eau et à continuer d'habiter la montagne de Cœur.

Timothée

PS : les fromages des Armaillis sont en vente sur le marché hebdo de Sallanches le samedi matin.


Dico des Armaillis

  • Boyachon : le p'tit gars de l'alpage qui fait toutes les corvées. Un gamin, un jeune gars.
  • Armaillis : l'âme de la montagne, un homme ou une femme qui est chargée de soigner les troupeaux et de confectionner le fromage en alpage.
  • Souêt : portion d'herbe, petit espace de pâturages.
  • La Pierre' : le petit nom de la mythique Pierra Menta, la Mecque du ski-alpinisme qui embrase le Beaufortain chaque mi-mars

10 règles pour traverser l'alpage

  1. Garder la distance avec le troupeau ou contourner si possible
  2. S'arrêter, se regrouper, respirer un grand coup pour calme
  3. Bâtons le long du corps, pas en l'air ! Enlever casquettes et lunettes de soleil pour être identifié
  4. Ne pas forcer le passage, voir même faire faire demi-tour si ce n'est pas possible
  5. Zen, soyons zen, on ne court pas, on ne crie pas
  6. Parler aux chiens : établir en contact, créer une atmosphère calme
  7. Ne pas toucher les chiens, ni les caresser ou les nourrir
  8. Eviter les parcs de nuit tôt le matin ou tard le soir
  9. Eviter les zones pastorales avec un chien de compagnie
  10. Bien préparer ses balades avant de partir

Et le conseil en plus : "Souriez "
« Personne ne le dit mais c'est comme ça que ça se passe avec nous tous les jours. Plus on est apaisé, plus les chiens le sont aussi. Etre détendu et sourire, c'est capital »
Muriel Guillot, Ferme des Armaillis


Pour aller plus loin

  • Trouver une balade : ici
  • Connaître l'agenda des événements et activités : ici
  • Découvrir les acteurs locaux du territoire : ici

C'est quoi Coucou ? Une nouvelle manière de voyager au Pays du Mont-Blanc : plus simple, plus vivant, plus quali. Coucou, quoi !

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