Coucou Express #2 : Passy - Les Praz de Chamonix

13 rencontres, une Dacia, un CRS de montagne et l'odeur de Samivel chez un imprimeur chamoniard de légende. La destination racontée par ceux qui m’y emmènent.

— Bonjour Monsieur Michel
François Amelot, du Centre de la Nature Montagnarde, m'a conseillé de vous appeler pour des conseils
— François Amelot ? Bien sûr. Venez cet après-midi, 15h ou 16h à l'atelier Esope ?

Le but du jour : rejoindre Jacques Michel, mémoire vivante de l'édition et de l'imprimerie à Chamonix pour parler de mon futur journal.

Seul problème : pas de voiture, pas de vélo... Le plein, ou le pouce ? À 2,44 € le litre, le choix est vite fait. Ça sera le pouce.

Bienvenue dans ce deuxième COUCOU EXPRESS, la destination racontée à travers celles et ceux qui m’y emmènent.

COUCOU EXPRESS #2

  • Trajet : Jodra Construction (Passy) → Les Praz de Chamonix
  • Temps d'attente moyen : 2 min
  • Rencontres : 13 rencontres !
  • Matos : une GoPro et une pancarte en bois made in Jodra
  • Météo : 15°C, ciel bleu azur et printemps pimpant

Tu fais des RDV pros en auto-stop, toi ?
Si oui, crie-le, et fort. Qu'on se sente moins seuls.

12h24. Vendredi 03 avril, j’étais censé passer une après-midi tranquille, ma zone de confort, de l'écriture sur un festival nature. Sauf que l'incertitude propre à l'auto-stop, euphorisante mais stressante, revient.

Mon co-stoppeur, Augustin.
De chez Jodra, je remonte jusqu'aux zèbres effacés de l'avenue de Chamonix. Feu l'hôtel la Vallée Blanche, me voilà sur la rampe de lancement, prêt pour la mise en orbite. Ce point-là du Fayet, c'est le Cap Canaveral du stop local. Succès assuré.

Augustin remonte aux Bossons. Étudiant au lycée du Mont-Blanc, en BTS Décolletage, il est en alternance chez Anthogyr à Sallanches (implant dentaire), l'un des plus gros employeurs privés du territoire.

Une Dacia s'arrête. Jackpot, on monte à deux.

Notre chauffeur, Olivier Blin
A l'arrière du véhicule, siège droit abaissé, j'ai pour voisin une paire de skis-bâtons parfaitement noués. Je découvre un visage sec, des joues creusées et une chevelure poivre et sel dans le rétroviseur.

Pas de gras. Peu de blabla. Profil collant-pipette ? Un secouriste ! Ancien pisteur et guide de haute montagne au bureau des Contamines, Olivier est CRS montagne en Savoie, base Albertville et les hélicos à Modane et Courchevel. Son rythme ? En alternance lui aussi, avec du secours en montagne une semaine sur deux (en rotation avec le PGHM) et de l'entraînement ou des missions annexes de police ou de surveillance le reste du temps.

Olivier va chercher son fils qui sort du lycée.
Ils iront skier vers l’Aiguille du Midi.

Pas le temps d'écouter Ravel, Pavane pour une infante défunte, de Bertrand Chamayou. Pas le temps d'évoquer le nouveau maire des Contamines, Basile Dunand, ses 33 ans et 70% des voix. L'œil est happé par un mur de camions.

Week-end de Pâques.
File indienne de poids lourds.
Le tunnel du Mont-Blanc est saturé.
Les chauffeurs sont dehors, debout, bloqués.

Augustin se faufile entre deux poids lourds et disparaît. Puis c'est mon tour, devant les tours de l'ENSA, deux pieds dans le grand cirque chamoniard.

Cham', ses skis bus, ses alpinistes baudriers-dégaines et Blackcrows sur l'épaule. Tout le nuancier Pantone est de sortie : rouge ESF, bleu glacier, jaune sécurité, etc. Ça roucoule, ça parade. Même les traileurs aux jambes impeccablement rasées, shorts ultra-courts et casque à conduction osseuse avec podcast dans les oreilles ajoutent leurs nuances. L'isotherme remonte, la saison bascule.

Cham' en auto-stop, c'est fait !
Petite victoire.
Pas puissant. Juste vivant.

Le Musée Alpin, si imposant.
Ce Mont-Blanc, toujours trop grand.

Lou, Raphaëlle et Benjamin


13h35. Je visais une photo de la langue de neige sur les Planards sauf que j'immortalise celle de Raphaëlle et sa bande à la sortie du lycée Frison-Roche. Premier jour des vacances scolaires. Premier vrai jour de printemps. C'est la fête.

La fête, mais où ?
— Rue des Moulins, Barracuda, Bar du Moulin... Franchement, c’est trop bien. Y a tout.
Cham', trop bien ?
— Les sports, l'environnement, les bivouacs, on a tout. Sauf un coin pour les jeunes.

Benjamin coupe
— Va à Sallanches, tu verras rétorque le lycéen casque noir et visière sur le visage, en bleu montagne — Tu reviens du ski ? — J'y vais. Je prends la benne de l'aiguille, je sors la voile de parapente au Plan de l'Aiguille, je pose sous l'M. Je redécolle, et je reviens ici.
Évident.

Cham', pas bien ?
— Le tourisme, ça casse les couilles, y en a trop.
— En août, avec l'UTMB, t'as même plus la 5G.

Mono ESF


Cliché de jeunes travailleurs de l'école de ski de Chamonix et de Combloux, en cours et en fin de cursus à l'ENSA.


Nulle Part Ailleurs

13h45. Mon RDV est à droite.
Je tourne à gauche, rue Joseph Vallot. Rapide coucou à notre ancienne stagiaire Margot qui travaille quatre jours par semaine à Nulle Part Ailleurs. Mais entre midi et deux, c'est Xavier, un Bochatay de Servoz, qui m'accueille dans sa boutique de souvenirs dont il est, avec son beau-frère, le propriétaire depuis deux ans.

On discute du temps, du monde, des souvenirs de Cham', « on ne vend que Cham ici », et des t-shirts, spécialité de la boutique qui se vendent très bien.

Jessy and Shane

14h30. Australiens. Van life.

— We live here since two years, in Servoz, but we dont speak french. We flew off from le Brevent this morning. Now, we're heading to Le Tour, again paragliding and skiing.

Un pouce, une voiture. Plus que 25 minutes. Mon RDV est au bout de la route après le camp de base de l'association À Chacun Son Everest ! et de celui voisin du CREA Mont-Blanc.

Je descends de voiture. 14h55. Au même moment, il apparaît.

Jacques Michel

Pull vert soyeux, lunettes vert translucide et regard assorti : voilà le printemps en personne. D'emblée on parle de papier, du toucher, d'attention. D'emblée, l'homme m'invite à descendre dans l'atelier, trois marches sous terre, là où les machines impriment, coupent et plient.

Jacques Michel est une figure. Cinquante ans d'édition et d'impression. Quel tirage, poster ou beau livre n'est pas passé entre ses mains ? L'atelier Esope qu'il a créé avec son frère et un photographe d'abord à Lyon puis à Chamonix (en reprenant l'imprimerie caf'ka) existe depuis 50 ans.

Il ne sait pas qui je suis, ni pourquoi je suis là. Mais il m'ouvre. On entre dans l'atelier en passant sous les affiches d'exposition d'Ange Abrate (1900-1985), autrefois présentées dans l’ancienne poste de la place Charles-Albert à Sallanches.

Puis il raconte Lyon. La montagne qu’on rejoint la nuit. La route et les morts.

Nous, les Lyonnais, on était profondément amoureux de la montagne. On y venait très souvent. A l'époque on était jeune et fou, un peu con aussi et on roulait beaucoup, surtout de nuit. Il n'y avait pas d'autoroute. On a oublié mais de notre temps c'était 12 000 morts par an sur les routes. Et pas d'autoroute ! Autre monde.

La modernité se trouve derrière la porte, derrière le massicot en fonte installé devant l'entrée, comme un rappel. On pénètre dans la salle des machines, lumineuse, à la fois encombrée et organisée.

Jacques m'explique, les techniques, les machines, les papiers. Il ouvre un meuble de métier, aux tiroirs larges et fins, comme s'il l'ouvrait devant un enfant de CE1. Un meuble à casse dévoile les tiroirs remplis de lettres de plomb, celles qui ont tamponné les écrits, les récits, les souvenirs, à l'envers bien sûr.

Les bureaux sont à l'étage. On monte.

Des cadres tapissent les murs, les tables sont recouvertes de livres et de cartes, et dans les grandes chemises vertes, des posters et des affiches. Il y a aussi tous les logos revisités par les artistes et connaissances qui au gré des rencontres ont fait siennes leur vision d'Esope.

On parle du « père Samivel » et de ce jardin jalonné d'affiches insérées recto verso dans de lourdes plaques en verre derrière l'église des Contamines (voir ici).

On parle peu de mon projet papier, mais de sens. Des débuts d'Esope, de logos (pour l'expédition de 1974 sur l'Everest avec Gérard Devouassoux, pour l'ENSA). Des guides Mythra aussi, et de la revue À pic, sous titrée Vallée de Chamonix et des pays du mont-blanc, un journal libre, bimensuel, politique.

Ni derrière un écran ni dans des serveurs lointains, les archives sont là. Jacques tend la main, dépoussière une boîte et feuillette lentement.

Il m'offre le premier numéro : 2 mars 1974. Venu pour des conseils, je repars avec une histoire, la petite et la grande.

Bilan : Avec un pouce, j'ai fait le plein. De paysages, de personnages, de tranches de vie. Faire du stop, c’est ça : on ne paie rien, on reçoit tout. 0 € de gasoil mais un plein de vie.

Tim

PS : Tu connais la spagyrie ? Matthieu Frécon, français installé dans le Val de Bagnes (Suisse), qui m'extirpe du rond-point du Grépon part former des gens dans le Diois, sur l'alchimie du végétal (ici). Partir pour un journal papier, finir avec le secret des plantes. La magie du bord de route.


📍 Sur la route

Le camp de base du courage : la maison de l'association À Chacun Son Everest ! au 703 rue Joseph Vallot. Visite guidée par la fondatrice Christine Janin de ce lieu vraiment unique qui accueille femmes et enfants en rémission de cancer.

L'observatoire du vivant : les locaux du CREA Mont-Blanc, l'ONG voisine qui mêle sciences, travaux de recherches scientifiques et vulgarisation installée au 67 Lacets du Belvédère, précisément là où Joseph Vallot installa l'observatoire éponyme. Visite guidée des locaux inaugurés l'an dernier par Charlotte Roux.


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